Robot en entreprise : de la cobolution au défi éthique
Et demain ?

Robot en entreprise : de la cobolution au défi éthique

12.01.2017

100 milliards d’euros : c’est ce que représentera le secteur de la robotique d’ici 2020, selon les estimations de la Commission européenne. Soit un marché multiplié par 30 en seulement 10 ans !

L’ambition française : devenir l’une des 5 nations leaders dans le domaine, et plus particulièrement en matière de robotique de service à usage personnel et professionnel. Mais à l’aube de cette nouvelle « robolution », quelle pourrait être la place des robots intelligents dans l’entreprise ? Quels espoirs les robots humanoïdes suscitent-ils ? Et quels défis éthiques posent-ils ? Les réponses de Laurence Devillers, professeure à l’université Paris-Sorbonne et chercheuse au Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur (Limsi) du CNRS.

Quelles sont les grandes étapes de l’histoire de la robotique industrielle ?

Laurence Devillers : « Tout commence au XVIIe siècle, avec les automates. Le tout premier robot industriel a été mis au point en 1954 par l’inventeur américain George Devol. Il s’agissait d’un bras articulé, baptisé Unimate. En France, la première entreprise à adopter l’Unimate a été Renault, en 1976. »

Qu’est-ce qui a conduit les industriels à vouloir automatiser certaines tâches ?

L. D. : « La recherche de la sécurité avant tout. Les robots industriels ont d’abord été développés pour intervenir dans les milieux à risques : nucléaire, chimie, matériaux corrosifs… Puis ils ont servi à exécuter fidèlement des actions spécifiques répétitives, comme dans l’automobile par exemple. »

Vers quoi se dirige-t-on demain ?

L. D. : « Inéluctablement, vers un remplacement des hommes pour certains travaux répétitifs, voire pour certains métiers. Aux États-Unis par exemple, les experts estiment que des systèmes combinant robots et intelligence artificielle pourront bientôt se substituer aux chauffeurs de camion et de taxi. Mais au-delà du remplacement de l’homme, on recherche de plus en plus la complémentarité entre l’homme et la machine, ce que j’appelle la ʺcobolutionʺ. Ou co-travail. C’est en ce sens que se développe la robotique de service dans le domaine de l’assistance aux personnes. Les robots sociaux comme Nao, Pepper et Romeo ne sont pas destinés à remplacer les aides-soignants , il faut les voir comme des assistants complémentaires permettant, entre autres, de surveiller ou de stimuler les personnes âgées et dépendantes 24 h sur 24. Cette robotique sociale est promise à un bel avenir, puisque selon l’INSEE, près de 10 % de la population française  aura plus de 75 ans en 2020. »

Justement, qu’est-ce qui caractérise les robots humanoïdes comme Pepper ou Nao ? Et quel pourrait être leur rôle dans l’entreprise de demain ?

L. D. : « Ils sont capables d’interagir verbalement avec les humains, de reconnaître et de reproduire certaines émotions comme la colère, la joie, la tristesse, la peur, la surprise. Dans l’entreprise, on les imagine remplir certaines fonctions relationnelles ʺsimplesʺ : accueillir, renseigner, guider… Au Japon, Nao et Pepper servent déjà d’hôtes d’accueil dans les agences bancaires et sont capables par exemple de renseigner les visiteurs étrangers dans leur propre langue. »

Quels défis éthiques ces robots intelligents posent-ils ?

L. D. : « La machine va s’adapter à l’humain et l’humain doit s’adapter à la machine. Il va falloir anticiper la vraie rupture technologique et le moment où le robot pourra apprendre par lui-même à partir de l’environnement qui l’entoure et de ses échanges avec les personnes. Comment alors vérifier que la machine évolue dans le bon sens ? La réflexion éthique doit précéder la régulation. Elle nous impose de définir les valeurs morales que nous souhaitons ʺinculquerʺ à une machine, et qui guideront son apprentissage incrémental. En 2016, la plus importante organisation savante internationale sur le numérique, l’Institut des ingénieurs électriciens et électroniciens, dont je fais partie, a lancé une initiative mondiale sur l’éthique des systèmes autonomes. Une première version du rapport sortira en décembre 2016. »

Quels sont les principaux leviers de cette réflexion sur l’éthique des robots ?

L. D. : « Dans le cadre de cette initiative, nous travaillons sur 4 leviers majeurs. Premièrement, éduquer les chercheurs, les ingénieurs, les juristes et le grand public sur l’éthique numérique. Deuxièmement, trouver des règles morales que nous voudrions mettre dans ces systèmes robotiques. Troisièmement, mettre au point des outils informatiques pour vérifier que ces règles sont utilisées ou pas. Dernier levier, il faudra des règles juridiques en cas d’abus. Au final, je dirai que l’humain doit être éduqué sur les capacités des robots. Il ne faut pas qu’il y ait de méprise entre ce qui est vivant et les artefacts. Il faut également que les robots soient conçus pour répondre à notre bien-être avec les garde-fous nécessaires et un contrôle en continu de ce qu’ils apprendront et de leur autonomie.

La Commission de réflexion sur l’Éthique de la Recherche en sciences et technologies du Numérique d’Allistène (CERNA) a également rédigé un rapport sur l’éthique du chercheur en robotique , un rapport auquel j’ai participé. Les préconisations de ce rapport ont été illustrées à travers trois cas d’usage : les robots auprès des personnes et au sein des groupes, les robots dans le contexte médical, et les robots dans la défense et la sécurité́. Puis elles ont été formulées selon trois thèmes propres à la robotique : l’autonomie et les capacités décisionnelles, l’imitation du vivant et l’interaction affective et sociale avec les humains, et la réparation et l’augmentation de l’humain par la machine. Le chercheur doit ainsi prémunir les systèmes qu’il conçoit contre les effets indésirables, d’autant plus que l’autonomie des robots est vouée à grandir encore ! »

Une interview réalisée par WordAppeal

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