L’hôtel : miroir des sociétés ?
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L’hôtel : miroir des sociétés ?

25.05.2018

Dans le monde, le nombre d’établissements hôteliers, la qualité des prestations qu’ils offrent, ou leur design extérieur et intérieur sont autant d’indicateurs sur la ville et le pays dans lesquels ils s’insèrent. Ils sont le reflet d’une culture, de conjonctures économiques, de changements sociaux, de nouvelles aspirations sociétales ou encore d’inégalités. Illustrations à Saint-Pétersbourg en Russie, Casablanca au Maroc et Chongqing en Chine.

La globalisation, les émergences asiatiques et africaines, l’ouverture des frontières et la montée en puissance des classes moyennes tendent chaque année à augmenter le nombre de voyageurs de loisirs ou d’affaires, et à nourrir une demande d’infrastructures nouvelles.

Dans certaines villes, la poussée d’auberges, d’hôtels, de resorts, voire de palaces est la traduction de ces changements globaux comme celle d’évolutions propres à leur dynamisme urbain ou aux Etats dans lesquelles elles se trouvent.

 

« Certains pays, comme la Russie, la Chine ou le Maroc n’ont pas ou peu connu l’hôtellerie traditionnelle. Aujourd’hui, ils s’adaptent donc plutôt aux spécificités modernes tout en intégrant les attentes des millenials qui jouent un rôle important dans les transformations de l’hôtellerie actuelle, explique Georges Panayotis, président fondateur de Hospitality On et PDG de MKG Group. De plus, souvent les pays étaient plutôt orientés sur un tourisme de visiteurs étrangers. Aujourd’hui l’offre s’adresse également aux touristes intérieurs », ajoute-t-il.

L’explosion hôtelière de Chongqing, reflet de l’hypercroissance chinoise

La Chine est emblématique. Fermé au tourisme jusqu’en 1978, l’attrait étranger pour l’Empire du milieu n’a vraiment pris de l’ampleur qu’au milieu des années 1990 et ne s’est pas tari depuis. Selon les chiffres de l’Organisation internationale du tourisme, le pays est aujourd’hui la troisième destination mondiale. Son ouverture économique et son élévation au rang des grandes puissances ont bien sûr joué. Mais les facteurs sont aussi intérieurs. Une classe moyenne s’est constituée et aspire, comme en Europe, aux loisirs et à la découverte. Les infrastructures de transport se sont largement développées. De plus, malgré un encadrement politique encore très marqué, les dirigeants voient dans le tourisme une manne économique non négligeable, et s’intéressent particulièrement au développement d’un tourisme industriel.

L’offre hôtelière de Chongquing, mégalopole du sud-ouest chinois de 34 millions d’habitants, est la parfaite illustration de ces évolutions. Encore en chantier il y a dix ans, cette nouvelle géante, spécialisée dans l’industrie automobile, l’électronique, le numérique et la finance, compte plus de 3 000 établissements d’accueil sur son territoire. C’est la première ville chinoise en termes de revenus touristiques. Résultat on trouve nombre d’hôtels de moyenne gamme s’adressant notamment aux visiteurs chinois et asiatiques. Le géant numérique chinois WeChat y a récemment ouvert un hôtel dont les chambres sous forme de capsule blanche pour une personne s’adressent justement aux Millenials, lesquels peuvent s’enregistrer via le réseau social WeChat. Nouvellement installé sur le marché chinois, Airbnb, rebaptisé « Aibiying », a par ailleurs signé un partenariat avec la ville pour s’y déployer. Le groupe IHG y ouvrira, comme à Pekin ou Shanghai, un hôtel de sa marque Even dédié au bien-être, d’ici 2022. Et cette mégalopole attire également une offre de luxe. Le Regent Chongqing a ainsi ouvert ses portes en novembre dernier et s’adresse aussi bien au tourisme d’affaires qu’aux voyageurs avides de confort et de modernité. Mais on y trouve aussi des touches locales rendant hommage au passé de la région. « Le patrimoine de Chongqing prend vie grâce à l’utilisation de matériaux de construction traditionnels utilisés depuis des siècles dans la province du Sichuan: la céramique, le jade, le métal et la laque », soulignent ses promoteurs.

L’explosion de l’offre hôtelière coïncide donc avec l’hyper-dynamisme de cette ville dont l’économie croît de plus de 10% par an. De plus, elle dispose de deux sites classés à l’UNESCO : les sculptures rupestres de Dazu et le parc naturel de Wulong. Résultat, le marché lié à l’hospitalité devrait encore s’étoffer : selon le World Travel & Tourism Council (WTTC) Chongqing va connaitre la plus forte croissance touristique en Chine ces 10 prochaines années.

Renaissance hospitalière et économique à Saint-Petersbourg

En Russie, à Saint-Pétersbourg notamment, la donne est différente. Malgré un patrimoine historique d’une grande richesse, la crise économique et la mauvaise image internationale dont pâtit la Russie n’y a pas vu se déployer une offre hôtelière massive et diversifiée.

« Mais le climat change depuis quelques années. Avec l’organisation de la Coupe du monde de football en Russie en 2018 et la tenue de nombreux matchs à Saint-Pétersbourg, la ville de Lénine reprend une nouvelle image. Des investissements importants ont été ou vont être réalisés en termes d’infrastructures et de transport notamment », raconte Georges Panayotis.

Et la Russie, dont l’économie repose principalement sur la manne des énergies fossiles, souhaite diversifier ses ressources à travers le tourisme. « Alors que dans les pays développés, le tourisme représente en moyenne près de 10% du PIB, il ne représente qu’1,6% en Russie », explique Svetena Sergeeva de l’Agence fédérale russe du tourisme. Aussi les établissements d’accueil se multiplient-ils dans la ville, qui a même reçu le prix international World Travel Awards 2017 de la meilleure destination touristique européenne. Le premier Hilton y a ouvert en mars dernier et un HollidayInn accueillera ses premiers clients au deuxième semestre 2018.

« Toutefois, cette renaissance est encore embryonnaire. Les hôtels de luxe ne s’y comptent que sur les doigts d’une main et les nouvelles constructions sont relativement limitées. En revanche, énormément d’offres annexes aux hôtels absorbent une partie de la nouvelle demande. Elles viennent répondre aux nouvelles exigences des Millenials de disposer d’un marché collaboratif de type Airbnb. C’est un nouveau marché qui peut s’appuyer sur des structures existantes ou à réhabiliter, analyse encore le président fondateur de Hospitality On. Et c’est bien plus accessible en termes d’investissement. Car l’industrie hôtelière est lourde et demande des capitaux de départ considérables. Si l’on s’attarde sur les derniers palaces ériger dans le monde, chaque chambre a coûté autour de 4 millions de dollars. On avoisine donc le milliard d’investissement pour un établissement ! ».

Des investissements impensables dans un pays et une ville qui se relèvent doucement, où les taux d’intérêt bancaires sont par ailleurs faramineux (entre 20 et 30%).

Casablanca, symbole de modernité africaine

Au Maroc, tandis que l’offre hôtelière n’a longtemps concerné que les villes impériales dont Marrakech, ou la cité côtière d’Agadir, elle se déploie et se diversifie dans la capitale économique, Casablanca.

Disposant actuellement de 20 000 lits, la ville doit développer au moins 7 000 lits supplémentaires pour répondre à son attrait grandissant. En 2017, le tourisme y a en effet connu une hausse de 17% avec près d’1 million de visiteurs enregistrés. Depuis deux ans déjà, les chantiers se sont multipliés et on vu naître les 4 étoiles Four Seasons, Mogador Marina, et le Pestana. Un nouvel hôtel Ibis ouvrira aussi bientôt ses portes. Et dans un futur proche, ce sera au tour du groupe Groupe Tikida avec son enseigne Barcelo d’y implanter un hôtel urbain, ou de Mariott, à proximité de la marina de la ville, avec un tour-hôtel 5 étoiles.

Cette offre nouvelle fait écho au dynamisme économique de Casablanca. Initiés il y a plus de 10 ans, les projets de quartiers de la Marina et de Casa-Anfa ainsi que la réhabilitation de la Medina visent en effet à faire de cette ville une place économique internationale. Ainsi les salons s’y multiplient. Les grandes entreprises mondiales y installent leurs sièges africains, à l’instar de Danone, de SAP ou du géant chinois Huawei. Autant d’évolutions qui attirent aujourd’hui une clientèle d’affaire grandissante.

Et côté tourisme de loisir, l’inscription de la ville dans une dynamique résolument moderne, la sécurité qui y règne, et son atmosphère très cosmopolite participent aussi au développement de l’offre d’accueil. La capitale économique du Maroc figure même sur la liste annuelle de Tripdavisor des 10 destinations touristiques les plus en vogue en 2018.

Partout dans le monde, les rebonds de l’économie, les transformations sociétales, et l’histoire des villes façonnent donc les hôtels qui s’y développent. Demain, quand le nomadisme professionnel se sera imposé, il y a fort à parier que leurs designs et leur organisation évolueront pour démultiplier leurs usages et se mettre à portée des coworkers. D’ailleurs, les villes indiennes de Nagpur et de Mumbaï, ou africaines de Nairobi et Kigali, particulièrement investies dans les révolutions verte et digitale, et attractives pour les start-up et innovateurs, sont à suivre de près.

Un article signe Usbek & Rica

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