Des villes neutres en carbone, c’est possible ?
Et demain ?

Des villes neutres en carbone, c’est possible ?

27.02.2019

L’urbanisation et la démographie galopantes du monde pose des défis d’envergure aux villes. Aujourd’hui et demain, elles devront accueillir plus de population, lui fournir toutes les infrastructures et les services nécessaires à son quotidien tout en limitant leur impact sur l’environnement. Nombre d’entre elles s’engagent ainsi à devenir neutres en carbone avant 2050, à l’image de Copenhague, de Vancouver, d’Oslo, de Paris, de San Francisco ou de Bristol. Elles devront pour ce faire prendre des décisions très fortes en matière de production et de consommation d’énergie, de transport, d’habitat ou encore de gestion des déchets. Et investir en conséquence. Alors, pari tenable ou promesse utopique ? Enquête.

Le dernier rapport du groupe d’experts internationaux sur le climat (GIEC) est clair : pour limiter la hausse des températures  à +1,5°C d’ici la fin du siècle, il faut réduire les émissions de CO2 d’au moins 45 % par rapport à leur niveau de 2010 et atteindre la neutralité carbone vers 2050. Un immense défi qui exige que des mesures fortes soient entreprises immédiatement. Dans les zones urbaines notamment. Ces dernières représentent en effet près des trois quarts des émissions de gaz à effet de serre du globe.

Sur le papier, de plus en plus de villes s’engagent

D’ailleurs, les responsables de nombreuses cités mondiales y croient et s’engagent. Dès 2015, et avant la signature de l’accord de Paris, 17 maires se sont lancés dans une démarche très ambitieuse : réduire les émissions de gaz à effet de serre de leurs villes d’au moins 80% d’ici 2050. Ils ont alors créé l’Alliance des villes neutres en carbone (Carbon Neutral Cities Alliance en anglais – CNCA). Avec 20 membres aujourd’hui et l’entrée prochaine de quatre autres métropoles, ce réseau souhaite toutefois conserver une petite envergure. « Pourquoi ? Car notre objectif, depuis le départ, est de travailler entre villes avant-gardistes sur le climat. Des villes qui ont adopté des objectifs très agressifs et s’emploient activement à les atteindre, explique Johanna Partin, directrice de la CNCA. L’idée est donc de les aider à surmonter leurs défis mais aussi de servir de modèle pour d’autres villes dans le monde. Car si seules 20 ou 30 métropoles parviennent à la neutralité carbone ou s’en approchent, c’est une goutte d’eau dans la mer. Nous souhaitons donc dans cette approche dynamique et restreinte développer des outils ou apprendre des leçons qui puissent être partagés afin qu’un grand nombre de villes puisse relever les challenges de la lutte contre le réchauffement climatique plus rapidement, plus efficacement et à moindre coût ».

Véritable « incubateur », la CNCA n’est toutefois pas la seule organisation née de la volonté des métropoles et communes à s’engager pour le climat. Le C40, créé au moment de la COP21 et que préside la capitale française, regroupe désormais plus de 60 villes, dont certaines appartenant à la CNCA. Leurs maires se sont publiquement engagés à élaborer et commencer à mettre en œuvre des plans d’action ambitieux en faveur du climat à l’horizon 2020, qui vont au-delà des engagements pris par leurs Etats. Des stratégies qui doivent permettre à la majorité d’atteindre la neutralité carbone avant 2050.

Ces réseaux et les ambitions qu’ils portent inspirent, par ailleurs, d’autres villes et les invitent à agir. A l’image de Bristol. La ville anglaise est ainsi la dernière en date à s’être prononcée en faveur d’une accélération des actions à mener contre le réchauffement climatique. En décembre dernier, son conseil municipal a voté une motion l’engageant pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2030. « Cela impliquera de prendre en compte toutes les décisions politiques en fonction de leur impact sur les émissions de gaz à effet de serre », a prévenu Carla Denyer, conseillère municipale et membre du Green Party.

Pour agir ? Des outils existants, de nombreux autres à inventer

Douze ans pour atteindre la neutralité carbone, l’objectif est particulièrement ambitieux. Et que dire de celui de Copenhague qui veut être la première capitale et ville du globe à être neutre en carbone d’ici 2025 ?

Car, au-delà des intentions louables, la neutralité carbone est synonyme de défis techniques, sociaux et économiques majeurs. Dans son article 4, l’accord de Paris estime ainsi qu’il s’agit de « parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre ». Autrement dit les émissions liées aux activités humaines doivent aboutir à zéro, après soustraction des émissions captées par la nature ou des technologies. On parle de zéro émission nette.

Aujourd’hui, aucune technologie ne permet encore de capter du CO2 ou autre gaz à effet de serre de manière efficiente et à coût raisonnable. Quels sont alors les moyens à portée des villes pour agir et réussir leur pari ?

« On ne peut pas attendre d’avoir tous les outils à notre disposition. Le problème d’un objectif à 2050 est qu’il donne parfois l’impression aux décideurs et autres acteurs urbains qu’ils ont du temps pour élaborer une stratégie claire, très détaillée, qu’ils mettront en œuvre d’ici trois ou cinq ans. Mais nous n’avons pas cinq ans ! prévient Johanna Partin. Il faut élaborer immédiatement un plan comprenant une combinaison de politiques et d’actions extrêmement fortes, commencer très agressivement même si ce n’est pas parfait. Cela demande beaucoup de courage ». Et d’ajouter : « on ignore encore beaucoup de choses. Mais nous savons déjà comment parvenir à des réductions d’émissions de l’ordre de 40 %, voire 50 %. Ensuite, les innovations et les retours d’expérience permettront de monter en puissance. Cependant, il faut bien avoir à l’esprit que pour atteindre les 100 %, on parle d’une transformation radicale de nos façons de vivre, de consommer, de circuler, de la manière dont les affaires et les gouvernements fonctionnent et dont les gens vivent dans les bâtiments », avertit-elle.

Au rang des cibles d’action pour réduire l’empreinte carbone des villes, on trouve ainsi les transports, la production d’énergie, la consommation des entreprises et des logements, la production et la gestion des déchets et évidemment la construction.

Après quatre ans d’existence, la CNCA a ainsi identifié sept pratiques offrant le plus fort potentiel de réduction rapide et profonde des émissions de GES en zone urbaine, des étapes qu’elle considère « essentielles pour aller sur la voie de la neutralité carbone ». Elle les a partagées dans son rapport Game Changer en septembre 2018, dans le cadre du Sommet mondial pour l’action pour le climat.

Parmi elles, on trouve notamment l’incitation à mettre en place un mandat de récupération des matières organiques. « Ce mandat exige la capture de matières organiques – y compris la séparation, la collecte et la transformation – dans les résidences, les entreprises et les institutions afin de les éloigner des décharges où elles génèrent des émissions de GES. La matière organique est récupérée pour être utilisée comme compost pour les exploitations agricoles, la mise en valeur des paysages ou comme biogaz pour les véhicules et l’industrie », écrivent les experts dans leur rapport. Une mesure déjà prise par San Francisco par exemple. Intitulé « 0-80-100-Roots », le cadre d’action pour le climat de la métropole californienne s’articule autour de quatre leviers pour atteindre le zéro émission en 2050 : zéro déchet organique en décharge, 80 % des déplacements en modes durables, 100 % d’énergie renouvelable dans le bâtiment, la circulation et la production de biens, et le développement d’une véritable forêt urbaine pour améliorer la biodiversité et séquestrer le carbone.

Et dans les bâtiments aussi, il faut agir. Autre mesure essentielle selon la CNCA, l’adoption d’une norme zéro émissions pour tous les nouveaux bâtiments. Selon un rapport de l’ONU de 2017, 230 milliards de m² supplémentaires de bâtiments devraient être construits dans le monde d’ici 2060, soit une superficie équivalente à l’ensemble du parc immobilier mondial actuel. Outre une nécessaire évolution des modalités de construction, à travers les matériaux choisis par exemple, cela implique donc d’imaginer des habitats et des bureaux qui soient « verts » à l’usage. « Cette norme exige que les bâtiments proposés dans une ville soient conçus et équipés de sorte que toute l’énergie utilisée dans le bâtiment, sur une base annuelle – pour le chauffage, le refroidissement, l’éclairage, les appareils ménagers, la recharge du véhicule, etc. – soit aussi efficace que possible et provienne de sources d’énergie renouvelables », poursuivent les auteurs du rapport. A cet égard, Vancouver par exemple est à l’avant-garde. Et Architecture 2030, une organisation à but non lucratif créée dès 2002, a mis au point des normes, des standards et des technologies parmi les plus avancées pour atteindre le zéro émissions.

« Evidemment chaque ville rencontre des problématiques différentes. Certaines pâtissent d’un réseau énergétique très « sale », d’autres d’infrastructures de transports vieillissantes et polluantes, d’autres encore n’ont que peu de moyens d’actions pour légiférer sur les normes de construction. Mais notre rapport leur permet déjà d’aller piocher des mesures immédiatement applicables en s’appuyant sur les exemples de villes les ayant déjà mis en œuvre. Après bien sûr, une grande partie des actions nécessite des changements de politiques et la prise de décisions fortes qui peuvent déplaire au milieu des affaires ou aux citoyens », souligne Johanna Partin.

Le plus grand défi : impliquer les citoyens et les entreprises

Et l’adhésion des entreprises et habitants, nécessaire à l’atteinte des objectifs des villes, est finalement la plus sensible. Pour les mobiliser, plusieurs stratégies ont porté leurs fruits. En matière de communication d’abord.

« La première chose à avoir en tête c’est que l’expression de neutralité carbone ne parle à personne ou presque. Il faut donc faire entendre les enjeux d’une manière percutante pour tous, poursuit Johanna Partin. Partout dans le monde, la grande majorité des gens et des entreprises veut bien faire mais ils veulent avoir le choix et le sentiment de contribuer aux décisions. L’idée est donc de montrer comment les gestes à appliquer peuvent être faciles, pratiques, abordables financièrement et même amusants ».

Les élus, s’ils ont la responsabilité de prioriser les actions, ne doivent donc pas être directifs. Plus tôt les citoyens et acteurs économiques urbains seront intégrés dans le processus de transformation de leur ville, plus vite elles seront en mesure d’atteindre leurs objectifs.

« Les habitants doivent participer à l’écriture du projet qui construira leur ville demain. Ils doivent savoir quelle est leur part, mais aussi quelle est celle des entreprises, des Etats, etc. Avec son concours «  Inventons la métropole », Paris par exemple a facilité le dialogue et finalement l’implication de ses résidents », estime Johanna Partin.

Loin d’être utopique, le pari des villes engagées sur la voie de la neutralité carbone est néanmoins complexe. « Pour sûr, des villes comme Copenhague, les capitales des Etats scandinaves ou  Vancouver devraient y arriver. Nous pensons réellement que c’est possible, assure la directrice de la CNCA. Mais il ne faut surtout pas relâcher les efforts et faire preuve d’une détermination qui ne sera payante que si elle est partagée par le plus grand nombre ».

Un article signé Usbek & Rica

Photo by Ragnar Vorel on Unsplash

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