Carlos Moreno : « Vers une ville innovante, ouverte et partagée »
Et demain ?

Carlos Moreno : « Vers une ville innovante, ouverte et partagée »

24.04.2018

Selon la définition classique, la smart city désigne « une ville utilisant les technologies de l’information et de la communication pour améliorer la qualité des services urbains ». Carlos Moreno, professeur des universités et expert international de la ville intelligente, développe une approche plus humaine de la smart city, s’opposant à une dimension exclusivement techno-centrée. Explications.

Quelle est, pour vous, la définition de la smart city ?

Carlos Moreno – Le concept de smart city est apparu au XXIè siècle, à partir de deux grandes transformations. D’abord, les populations sont de plus en plus urbaines, avec 77 % d’urbanisation en Europe ou 80 % en Amérique latine. On constate aussi l’émergence d’hyper-métropoles comptant 30, 40 millions d’habitants, voire plus. En France, au cours des 4 dernières années, la métropolisation s’est développée. Nice Côte d’Azur, qui réunit 49 communes, a été la première métropole créée en 2011 dans notre pays. Il y en a 17 aujourd’hui : la Métropole du Grand Paris, le Grand Lyon, la Métropole Européenne de Lille, etc. La seconde transformation est le résultat de l’hyper-connectivité mondiale apportée par le web et l’internet des objets, l’IoT. Mais cette connectivité des réseaux et des objets ne peut pas fournir toutes les solutions aux grands problèmes des villes et à leur croissance. La réalité urbaine est beaucoup plus complexe.

En quoi la réalité urbaine est-elle complexe ?

Carlos Moreno – Au sein de la ville, il faut gérer les logements, le travail, les déplacements, la biodiversité, l’éducation, la santé… Partout dans le monde, la ville doit en effet répondre aux besoins de ses habitants et relever les enjeux à la fois sociaux (le bien vivre ensemble), économiques, culturels, écologiques… C’est le lieu où se créent les nouveaux modèles économiques, la richesse, tout en luttant contre l’exclusion. L’inclusion sociale me semble d’ailleurs être au cœur des réponses du nouveau défi des villes, pour passer à ce que j’appelle l’Happy City ! Cette qualité de vie est une condition préalable à l’acceptation des citoyens face aux efforts nécessaires pour répondre à son plus gros challenge : s’adapter au changement climatique et aller vers des villes post-carbone, privilégiant les mobilités douces, les circuits courts, l’agriculture urbaine. De là dépend notre survie. Mais la technologie ne peut pas tout résoudre. Voici pourquoi je pense qu’il faut passer du concept de smart city technologique à la notion de smart city humaine.

Vous excluez donc la technologie dans toutes ces transformations de la ville ?

Carlos Moreno – Non, mais elle n’est pas une fin en soi. La technologie est un outil au service de la ville et de ses habitants. L’innovation numérique permet de créer de nouveaux services de mobilité urbaine, comme l’autopartage ou les vélos en libre-service. Côté énergie, l’appel à projets Reinventing Cities vise à encourager une régénération urbaine à faible émission carbone et résiliente. Auckland, Le Cap, Chicago, Dubaï, Houston, Lima, Reykjavik, Rio de Janeiro, Vancouver ou encore Paris participent à ce projet, où les innovations technologiques joueront un rôle important pour optimiser les consommations d’énergie. En France, la ville de Dijon a lancé un très beau projet d’intelligence urbaine – On Dijon – qui met en œuvre la gestion connectée des infrastructures de la métropole (feux de circulation, éclairages, vidéoprotection, services de voirie…) pour offrir aux habitants des services publics plus efficaces. Toulouse Open Métropole déploie également des technologies pour faciliter la vie des citoyens et rendre l’action publique plus efficace, grâce à des projets autour de la ville connectée, des mobilités, de l’eau, des parkings, de l’autonomie des seniors, et du véhicule autonome… Comment faire pour que chacun de ces projets soit porteur et créateur de valeur économique, sociale et écologique ? Toute la question est là. Un seul de ce triplet manque et le compte n’y est pas. On fera alors fausse route.

D’après vous, quels sont les modèles de smart cities les plus exemplaires ?

Carlos Moreno – Il n’existe pas de modèle de villes intelligentes, que l’on pourrait copier-coller. Chaque ville a sa propre complexité, avec un contexte sociologique, politique, économique, culturel… Ce qui se passe à Paris est différent de Toulouse, de Londres, de Shanghai ou de Buenos Aires. En revanche, dans chaque ville, il y a des bonnes pratiques inspirantes. Des villes comme Paris, Rennes ou Nantes – pour ne parler que de la France – privilégient un modèle d’inclusion sociale, et mettent en place des budgets participatifs, pour que les habitants se mobilisent dans leur ville. Les citoyens sont de plus en plus nombreux à s’impliquer dans des économies solidaires et à changer leurs habitudes de consommation, notamment au niveau de l’alimentation, en déployant l’agriculture urbaine et en éliminant les intermédiaires. Ces nouvelles mécaniques permettent de créer de la valeur et de l’emploi. De très nombreuses villes dans le monde redessinent leurs infrastructures urbaines, en diminuant les grands axes routiers, sources de pollution par le CO2 et les particules fines. Elles redonnent leurs places à la nature, à la biodiversité, aux cyclistes et aux piétons. C’est le cas de Barcelone qui envisage une réduction drastique de son trafic automobile. L’idée est de créer des mini-quartiers ou « Superblocks » dans lesquels la circulation des voitures est limitée. Des villes en Galice ont même totalement chassé les véhicules. Nantes avec le projet d’aménagement l’Ile de Nantes ou Bordeaux avec ses quais favorisent la redécouverte de leurs centres-villes. Buenos Aires déploie 500 km de pistes cyclables et Berlin envisage de rendre ses transports publics gratuits pour inciter les habitants à laisser leur véhicule au garage. Il s’agit des nouvelles voies que nous devons explorer sans retenue car c’est dans les nouveaux modèles de services que la vie urbaine sera transformée en profondeur, si nous voulons une ville qui survive au changement climatique. Nous n’avons pas le choix !

À quel horizon voyez-vous la transformation des villes ?

Carlos Moreno – Tout cela prend du temps, beaucoup de temps. La baguette magique qui transformerait une ville du jour au lendemain n’existe pas. Il faut de la patience. Il faut surtout que les citoyens soient capables de subir les quelques désagréments liés à cette transformation. En chassant le diesel des villes, l’objectif n’est pas d’importuner les automobilistes qui avaient l’habitude d’utiliser la voiture au quotidien, mais de trouver un nouveau paradigme. Si nous ne diminuons pas les émissions de CO2 dans les villes dans les 5 années à venir, nous aurons perdu la bataille. Pour changer la ville, il faut changer nos vies. La période actuelle est difficile parce que l’on est entre deux étapes-clés. La gouvernance de la ville doit se tourner vers les citoyens et leur proposer des modèles de partage et de biens communs. Un vélo sans borne, comme une navette autonome sans chauffeur, c’est un bien commun au cœur de la smart city humaine, qu’il faut respecter. Les villes qui s’en sortiront le mieux seront celles qui sauront s’approprier l’idée d’usage et qui mettront en avant le bien commun. L’avenir de la ville ne peut être qu’en commun. On doit redécouvrir et apprivoiser le bien commun urbain pour créer de la valeur et du bien vivre ensemble. Cette notion est déjà bien avancée en France, où des City Labs ont été créés pour confronter les usages urbains aux offres des start-up. Le dernier en date, à Toulouse, a vu les villes de Lyon, Nantes, Toulouse, Roubaix, Marseille, Nice, Montpellier, ou encore Angers, partager leurs pratiques pour inventer des nouvelles pistes à l’origine de la(les) smart city(ies) de demain, innovantes et ouvertes.

Un article signé OKedito

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